1972 - Match 30 décembre - Les pilotes d'essais ont leur prototype André Turcat - Page 38

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LES PILOTES D'ESSAIS ONT LEUR PROTOTYPE ANDRÉ TURCAT

Il a fallu trois ans pour préparer la troupe des vingt pilotes d'essai qui se relaient aux commandes de Concorde. A leur côté un polytechnicien qui a battu plusieurs records du monde d'aviation. C'est lui qui déclarera le Concorde bon pour le service.

Le géant de 51 ans au crène rasé de moine, vêtu d'un éternel blouson daim, qui fait parfois retraite au monastère d'En Calçât, et lit saint Augustin dans le texte, a été surnommé par ses amis le « moine volant ».

C'est André Turcat, le chef des pilotes d'essai de Concorde et à ce titre responsable des quatre mille cinq cents heures d'essais en vol que devra effectuer le supersonique avant d'être déclaré bon pour le service. Cet « essayeur » a déjà délivré un « bon de sortie » à quatre-vingt-dix modèles différents d'avions et de planeurs.

Né dans une vieille famille marseillaise de constructeurs d'automobiles - les Turcat Mery de 1910 - il se retrouve, dans l'après-guerre, banal pilote de DC4 en Indochine. Passionné pour les vols supersoniques dont le monde ne connaît, à l'époque, que le B.a.ba, il devient pilote d'essai au centre de Brétigny. Turcat est le premier Européen à passer le mur du son en 1954

sur Gerfaut II, et devient recordman du monde de vitesse ascensionnelle de 6000 à 12000 mètres en quelques secondes ; il est aussi, en 1958, le premier Européen à dépasser mach 2 (2 230 km/h), ce qui lui vaut pour ses exploits le célèbre Harmon Trophy, la plus hante récompense américaine remise à un étranger depuis 1950.

Tous ces titres de gloire l'amènent tout naturellement à devenir le premier « co¬cher » de Concorde.

Chaque matin, le pilote Turcat quitte de très bonne heure son beau château d'Auzeville, près de Toulouse, pour préparer en bon polytechnicien qu'il est, le programme d'essais dont il interprétera le lendemain les résultats analysés par l'ordinateur. Son contrat lui interdit, à cause des risques d'accident, de s'adonner à ses deux sports favoris, le ski pendant l'hiver, la spéléologie durant tété. Faute de pouvoir les pratiquer jusqu'à la mise en service de Concorde, il s'est inventé deux, nouvelles passions : la voile (avec une grande amitié pour Tabarly) et l'archéologie (sur les conseils de sa femme).

Pour ce polytechnicien, tous les problèmes aéronautiques doivent se succéder comme des équations sans inconnues. Il met trois ans pour préparer le programme des essais et entraîner une vingtaine de pilotes sur des simulateurs où toutes les configurations de vol sont représentées dans les phases les plus critiques. Il fait retarder de dix-huit mois le premier vol de Concorde par suite d'imperfections techniques.

« Quand je pilote, dit-il, je ne cherche pas le risque, mais je l'accepte d'avance pour que d'antres n'en connaissent pas les effets. Pour vendre Concorde, il faut qu'il soit aussi sûr et facile à piloter que n'importe quel autre jet. »

Un véritable rideau de fer a été tiré entre sa vie de technicien et sa vie privée. Un photographe qui un jour s'était introduit clandestinement clans sa propriété reçut un formidable coup de pied aux fesses. À toutes les questions sur l'avenir de ses trois fils, il répond invariablement qu'il s'agit de questions personnelles auxquelles il n'a pas à répondre ; on sait toutefois que ses trois fils deviendront ingénieurs.

La vie de famille est très simple, et Mme Turcat aime cuisiner des petits plats longuement mitonnés au four, car s'il boit rarement du vin, André Turcat a un solide coup de fourchette.

Passionné de progrès et de futurologie, auteur des « Grandes Découvertes du XXe siècle », chez Larousse, parlant couramment l'italien, l'anglais et le zorbut (l'argot employé sur les pistes d'aviation), il prépare actuellement l'aménagement d'un Concorde pour étudier, au printemps, la prochaine éclipse de soleil en Afrique. Des hublots spéciaux seront installés pour les savants. Quand il en a le temps, il occupe ses moments de loisir à mettre au point d'énormes canulars. Le plus fameux fut l'organisation, en Sorbonne, d'une conférence du professeur von Schorstenburg pour les pilotes d'essais de Brétigny. Au bout d'une heure, il révéla à l'auditoire attentif que le professeur était en réalité un célèbre camelot parisien de l'époque, le père La Souris.

André Turcat ne pilote lui-même le supersonique que dans les grandes occasions, mais il lui arrive souvent de prendre la place du copilote pour surveiller l'un des « co¬chers d'essai » de Concorde.

V. MARQUET